Nous sommes les capricieux bébés qui braillent dans l’espace-temps.
Hier soir, quand j’ai vu la moitié de cette feuille coincée sous une pile de livres s’agiter à chaque passage du ventilateur, je me suis dit que c’était inutile. Qu’en restant allongé à regarder cette scène, par mon inaction, je fatiguais l’univers. Je faisais s’agiter inlassablement des atomes pour rien. De l’énergie était dépensée pour rien. Et cet aller-retour du ventilateur sur la feuille me faisait attendre, avec une pointe de curiosité, le prochain moment où la feuille allait bouger brusquement, pour rien, sachant que rien ne pourrait arrêter cette boucle inutile si je n’intervenais pas.
Alors ça m’a fait penser : combien de choses semblables se produisent dans l’univers sans que je puisse rien y faire ? Combien de choses se répètent inutilement en boucle, fatiguant l’univers par ces actions vaines, sans que rien ne puisse jamais les arrêter ?
Je pense que tout ça est trop. Qu’on devrait arrêter de fatiguer ces atomes, ces molécules, de les agiter sans cesse pour aucune raison, juste pour notre propre plaisir futile, juste pour voir repasser le ventilateur sur cette feuille, juste par curiosité égoïste.
Arrêtons de faire ces gestes inutiles, comme ce voisin qui n’arrêtait pas de taper du pied en classe, comme quand on se touche le visage pour vérifier qu’on a toujours quelque chose au bout du cou. Arrêtons les déplacements inutiles, les couples à distance, les voyages à l’autre bout de la planète pour ressentir qu’on n’a rien à faire là-bas, mais y aller quand même pour défier le destin.
Arrêtons les gosses qui courent partout et martyrisent les insectes, arrêtons les bateaux, les voitures, les avions et les grosses motos qui font du bruit. Arrêtons de crier, de parler pour ne rien dire. Vous fatiguez l’air, vous polluez le vent de vos paroles inutiles, de vos gémissements insignifiants.
L’univers est fatigué. Je le sens, il a envie qu’on parte. Nous sommes les capricieux bébés qui braillent dans l’espace-temps.